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 "Bree bree", c'est le cri d'un porc qu'on égorge.

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Date d'inscription : 28/10/2013

MessageSujet: "Bree bree", c'est le cri d'un porc qu'on égorge.   Lun 28 Oct - 9:56

Spoiler:
 

Oui, tandis que tu battais les routes, que tu fuyais vers l'avant, à chaque étape où tu posais ton maigre bagage, tu retrouvais cette Croix qui t'avait suivi jusque-là. Et cette Voix que tu entends et qui vient d'Elle, et qui dit tantôt « Moi, Bridge », qui dit tantôt « Toi, Bridge », qui prend la parole à ta place, parle de toi à la troisième personne, se tait brusquement pour recommencer parfois des semaines plus tard, la Voix qui te pousse en avant, te jette par terre, te redresse, t'entraîne de nouveau, te malmène, oui cette Voix, tu as compris qu'elle était la vengeance de Dieu, Dieu qui veut te plier à Sa Loi, mais tu résistes, tu sais que Dieu n'a jamais eu de prise sur ton âme, tu sais qu'à la fin c'est toi qui gagneras — cela, une Autre Voix te le confirme, bien que cette autre voix, que tu crois être la voix véritable de ton âme, ne soit peut-être qui sait ? que la voix de Celui qui ment, Celui qui trompe, Celui qui appelle à Lui les âmes égarées, pauvre fou, afin de les égarer davantage.


    Je lui répondais par un sourire de mépris, comme pour dire :
    « Voilà ce qui arrive quand on se regarde trop dans un miroir. »

Citation :
« Elle se dirigea vers les armoires où se trouvait le riz pour la soupe. Mine de rien, comme un secret qu'elle aurait voulu ne partager qu'avec lui, elle caressa en passant la joue de son petit dernier, et du bout des doigts, « par le courrier des fées », comme elle le disait, elle lui envoya un baiser.
L'enfant applaudissait de joie, tout émerveillé d'habiter au paradis. »
Bree instruisait son propre procès avec l'acharnement, la sombre férocité qu'elle mettait parfois à se dénigrer devant lui. Férocité qu'elle finissait invariablement par retourner contre lui, il le savait. Elle en était presque à le mépriser d'avoir de l'estime pour quelqu'un d'aussi médiocre qu'elle. Et plus il la défendait contre elle-même, plus elle s'irritait contre lui.
Le vent se faisait plus vif, plus pénétrant, le soir tombait. De-ci de-là, des fenêtres s'éclairaient. Ils marchèrent un bon moment, plongés dans un silence, d'où ne s'élevait que le bruit des reniflements du froid, de leurs respirations essoufflées par l'air glacial de la saison.

▬ Verriez-vous un inconvénient à ce que je vous accompagne jusqu'à...

Brighid eut un geste d'indifférence. En dépit de sa jambe douloureuse, elle avançait vite, comme si elle voulait le précéder pour qu'il ait l'air de lui coller après. Elle regardait autour d'elle avec ostentation, intéressée par tout, par n'importe quoi, sauf lui.
Le frère se sentait blessé et triste. Comme à quinze ans quand il se promenait sur la grève de sa jeunesse, au crépuscule, et lançait des galets sur l'eau du lac en récitant des vers de Virgile. Une rumeur gaie et sauvage leur parvenait, des cris d'enfants. On entendait le choc des bâtons et le raclement des lames sur le sol. Ils contournèrent l'angle du bâtiment : des garçons jouaient au hockey dans un parc, accompagné par ce qui semblait être, par l'accent ridicule qui s'entourait ses encouragements, un Canadien expatrié.
Les deux équipes formaient un seul amas compliqué qui se déplaçait selon les rebonds de la rondelle. Arrachant son bâton à un enfant stupéfait, toujours en dépit de sa jambe, Brighid s'empara du disque, joua du coude, tricota bien, se faufila entre deux défenseurs, surgit enfin devant le but, robe rouge au vent, et décocha son tir : le gardien fit un grand écart et bloqua du bout de sa mitaine, ce qui fut saluer par une clameur enthousiaste. La femme se redressait, rassemblait ses cheveux vers l'arrière d'un nœud improvisé à l'aide de ses doigts glacés, et rendit le bâton.
Maladroite sur glace, en petite bottines, Bree revint vers l'homme qui s'était arrêté pour l'attendre, les joues en feu, tout épanouie du plaisir qu'elle avait eu à se dégourdir dans le froid. Elle avait l'air jeune, c'était un peu voulu, et sympathique. Il lui sembla pourtant qu'il la considérait avec une lucidité cruelle, et elle se sentit pris en flagrant délit de puérilité. Sans un mot, elle tourna les talons et poursuivit sa route. Il dut courir derrière pour la rattraper.
Gandon avait remarqué chez elle un changement depuis quelques jours. Il la voyait distraite, et quand il s'adressait à elle, elle lui donnait l'impression qu'il la dérangeait. Il se demandait ce qu'il avait bien pur dire, ou faire, qui eût pu provoquer un tel revirement. Jusqu'ici, lui semblait-il, leurs relations avait été naturelles, sans nuages et sans arrière-pensées, et si elle l'avait habitué à des poussées d'humeur, il n'y soupçonnait que les élans d'une sensibilité un peu particulière... Pourquoi, soudain, cette froideur ? Gandon ne trouvait rien à se reprocher. Peut-être devait-il souligner plus souvent l'excellence de son travail d'étudiante ? Mais pour cela, il y avait les rapports qu'il rédigeait pour elle, et qui exprimaient toujours, elle ne l'ignorait pas, la satisfaction la plus complète. Que pouvait-elle attendre d'autre de lui ? Il n'allait tout de même pas la complimenter sur sa nouvelle robe, qu'en toute objectivité il reconnaissait lui aller à ravir. Que Brighid ait la moindre vanité de ces choses lui paraissait inconcevable, du moins de ce qu'il connaissait d'elle.
Ils longeaient la voie ferrée, dans un silence qui semblait n'embarrasser que lui. Il aurait aimé poser franchement la question : « Qu'avez-vous contre moi ? », mais il craignait en agissant ainsi de se trahir, de concéder un avantage. Il essaya de siffloter. Le résultat fut si pitoyable qu'il s'interrompit au bout de deux mesures.
Ils croisèrent des policiers qui effectuaient une ronde, inhabituelle dans cette partie tranquille du quartier. L'étudiante s'immobilisa, et Gando qui suivit son regard reconnut le capitaine des pompiers. L'officier salua en claquant des bottes. Il se pencha et dit en tenant le képi sur son cœur, empli de politesse : « Mademoiselle... » Il se redressa lentement, n'eut pour le frère qu'un hochement de tête distant, et expliqua :

▬ Des gens se sont plaints de la présence d'un rôdeur. Il aurait allumé des feux à quelques endroits dans ces ruelles.
▬ Mon Dieu.
▬ N'ayez crainte, mademoiselle... Rien ne laisse supposer que l'individu désirait mettre le feu à des maisons. Du papier allumé au milieu du pavé, rien de plus. Un fou, sans doute. Pour plus de précautions, je suis venu évaluer la situation moi-même. Tout va très bien.

Le frère Gandon proposa à Brighid de l'accompagner jusqu'à la résidence des religieuses, où l'on accepterait certainement de l'héberger pour la nuit. Les yeux de Bree cherchèrent ceux du capitaine, les trouvèrent. Elle se tourna vers Gandon.

▬ Non, ça ira, je n'ai pas peur. D'ailleurs, monsieur le capitaine nous assure qu'il n'y a aucun danger. N'est-ce pas, capitaine ?
▬ Tout va très bien, répéta l'officier.

L'universitaire pencha la tête et battit des paupières. Ils restèrent ainsi, plantés comme des piquets, sans dire mot. Brighid était de la même grandeur que les deux hommes, et cela la gênait. Dans le silence qui perdurait, le capitaine et Gandon se mesuraient du coin de l'oeil. S'ils avaient été des chiens, ils se seraient reniflé le derrière. Soudain, le pompier considéra la soutane du prêtre, et ce dernier perçut de l'ironie dans son regard. S'ils avaient été des petits garçons, Gando lui aurait mis son poing sur le nez.
Le frère avait l'impression vague, agaçante, d'être habillée en femme. Une nuit, il avait rêvé d'un souper de militaires et de magistrats. Tout le monde était en tenue de soirée, et lui, tout guilleret, de s'amener en dansant sur un pied, la main au-dessus du crâne, une crête : « Je porte une robe ! chantonnait-il. Je porte une robe ! »
Il chassa ce souvenir.
Cependant, le pompier adressa à l'étudiante un regard interrogateur, qui semblait dire : « Est-ce que je peux parler devant lui ? » Brighid hésita, puis fit oui. Le capitaine attendit quelques instants, pour le plaisir de les voir suspendus à ses lèvres. Gandon eut un claquement de langue impatient.

▬ Je vous le confie parce que c'est vous, mon frère, et mademoiselle. J'ai appris du nouveau, à propos de ces gamins, sous toutes réserves. Vous savez ? Rien n'est confirmé. Je l'ai appris aujourd'hui de l'inspecteur de police, un ami personnel, vous comprenez, dont j'ai la confiance.
▬ Eh bien ?
▬ Eh bien, le soir où vous-même, mademoiselle, avez communiqué avec nous, exprimant vos craintes en ce qui concerne cet homme sur les lieux de l'incendie, ce soir-là, un témoin affirme avoir vu un homme... un homme qui... Enfin, c'est un peu délicat à dire devant une dame, et devant un prêtre. Surtout celui-ci.
Il prit une inspiration profonde, et lâcha tout d'une traite, comme un seul grand mot :

▬ Un homme qui s'est déculotté devant des gamins et qui a fait des choses sur lui-même devant eu.

« Ha !... » s'écria le prêtre. Puis de nouveau : « Ha !... », comme quelqu'un qui découvrirait dans ses draps un rat mort, ou qui découvrirait pour la toute première fois que l'univers, le monde, la terre et ses habitants étaient mal tournés et profondément malsains. Il se tourna vers Brighid pour jauger sa réaction.

▬ Je vous l'avais dit, pardonnez-moi.

Le frère Gandon avait la mine défaite. Ils échangèrent encore quelques phrases, puis l'officier s'éloigna sans que le prêtre réponde à ses adieux.
Brighid reprit son chemin, suivie de près par l'homme qui avait été son compagnon de route. Elle demeurait muette, bouche bée. Ses sourcils s'étaient relevés très haut, et elle contemplait le gravier, le sel et les traces de pas devant elle avec incrédulité. Elle avait un sourire hésitant, amusé et suppliant à la fois. Gandon était paralyser par la confusion. C'est le mot « actrice » qu'il avait à l'esprit.
Bree tourna les talons. Elle attendit encore un peu, vacillante, comme si elle lui laissait une dernière chance de se rétracter. Gandon ne disait rien. Elle se précipita vers la maison en laissant échapper un râle, escalada les marches tant bien que mal, à plat ventre quasiment, s'aidant des coudes et des mains, sans souci de dignité, avec la rapidité affolée de l'autruche.
Le frère n'avait pas bougé. C'était comme si une potiche venait de lui tomber des mains et s'était brisée contre le sol. Il en contemplait stupidement les débris irréparables. Il sentait qu'entre Brighid et lui, rien ne serait plus jamais comme avant, et il l'avait sentit bien avant qu'ils ne rencontrent le capitaine.
Le prêtre repris le chemin de l'église. L'empreinte de leurs pas dans la neige était encore fraîche. Il songea qu'il ne referait peut-être plus jamais cela avec elle, marcher d'un même pas, côté à côté, en simples camarades, et son cœur se serra.
En se relevant dans les marches où elle était tombée, dans l'étroitesse du vestibule, elle avait dû pendant un instant s'appuyer contre lui, et un parfum discret avait surpris ses narines, comme une odeur de fleurs après la pluie, avec leur corolles lourdes d'eau pure. « Tu aurais pu lui dire que son nouveau parfum sentait bon, espèce d'idiot, ça n'aurait quand même pas été un péché ! » Gandon pressa le pas.
Mais il ne s'agissait pas d'un parfum. C'était l'odeur naturelle de Brighid.

¤¤¤
Le capitaine épia le frère jusqu'à ce qu'il eût disparu. Puis il emprunta la ruelle, pour qu'on ne le voie pas pénétrer chez elle par l'escalier avant. La lampe de la cuisine brillait à la fenêtre, c'était le code, il pouvait monter. Il frappa à sa porte. Personne ne répondit. Il essaya encore, perplexe. Toujours pas de réponse. Le capitaine hésita. Allait-il entre sans que Bree ne lui en donne la permission ? Comme il ne la connaissait que depuis quelques jours, il ne savait pas comme elle réagirait.
Après tout, si elle lui faisait reproche, il n'aurait qu'à plaider l'inquiétude. Il regarda à gauche, à droite, puis tourna la poignée : ce n'était pas verrouillé. Brighid n'était pas dans la cuisine. Il appela — pas de réponse. Il s'engagea plus avant.
Il la trouva dans le salon, debout, en train de retirer sa robe. Son manteau traînait sur un fauteuil. Elle s'apprêtait maintenant à dégrafer son soutien-gorge. Elle avait l'air catastrophé.
Sur sa cuisse gauche, tel un trophée, reluisait un hématome de la grosseur d'un poing fermé.

▬ Je crains de ne plus croire en Dieu.

Et elle ne put rien ajouter. Et elle n'ajouta rien de tout le temps qu'ils passèrent ensemble, pas même lorsque le capitaine, qui rajustait encore son pantalon pour n'élever aucuns soupçons, finit par repartir.
Citation :
Brighid ne vit plus, aujourd'hui, que dans le présent, accompagnée par quelques souvenirs de son proche passé. Elle tente parfois de se projeter dans le futur, chaque tentative se résultant par un échec des plus violents. Elle se contente de traverser le temps, d'être le plus heureux possible, sans tenir compte des conséquences de ses actes ni même apprécier les êtres et les fantômes qui traversent sa vie. Bree ne se fait du soucis pour rien ni personne, consomme la moquerie et l'hypocrisie avec la modération maladroite de ceux qui oublient parfois qu'ils sont devenus adultes et arrose ses fins de semaine d'alcool comme tout bon professionnel majeur et vacciné qui se respecte dans ce pays.
D'une taille importante, autant intérieurement qu'extérieurement, elle s'assure de donner dans le burlesque un peu trash plutôt que dans le ridicule ravagé, s'acoquinant à des hommes ouverts d'esprit, toujours plus grands encore qu'elle, prêts à servir respectueusement, avec admiration s'il vous plaît, son esprit quelque peu dérangé, et à nourrir son appétit vorace pour les vêtements coûteux. Ses relations sentimentales se trouvent toutefois sans issues, ce qui ne la complaît que davantage dans une dépendance affective sans limites, du gringalet au plus costaud, du plus jeune au plus vieux, en passant par toute sortes de nationalités et de salaires différents. Elle n'en reste pas moins propre de sa personne, secrète, intrigante, un peu délurée et profondément immature, à l'image d'une petite fille devenue grande qui ne se souvient déjà plus de son adolescence -ou qui ne l'a tout simplement pas vécu- et qui cherche à rattraper au plus vite le temps perdu, peu importe la manière et la vitesse.
Étrangement sereine, elle entretient des relations cordiales et polies avec n'importe qui, connus ou non, amis ou simple collègues, cordiales et polies, mais au langage soutenu d'une vulgarité toute surprenante, d'un franc parlé hors-pair et d'un accent nordique qui lui vaut toujours de nombreuses questions sur sa ville d'origine, et jamais elle ne donne la même ce qui lui vaut, de son entourage, une méfiance contenue par la dérision : « Bree, la meuf de nulle part et de partout ». S'en suit toujours, de sa part, un changement de sujet désinvolte, une idée loufoque et une envie de changer d'air, de partir à la conquête de pubs et de mâles, un sourire inexpressif au coin des lèvres.

¤¤¤


Ce qui l'avait frappé, c'est qu'à l'école, tout était découpé à angles droits, les corridors, les règlements, le terrain de jeux, le préau. On ne s'y déplaçait qu'en rang selon des trajectoire qui avaient l'austérité géométrique des théorèmes, dont parfois, par une porte entrouverte, elle apercevait les mystérieuses formules inscrites sur le tableau dans la classe des grands. Tout cela qu'elle avalait par tout son être, l'odeur des livres, la poussière de craie, l'insolente débrouillardise des grands et leur langage truffé de sous-entendus ; l'horaire implacable aussi, chaque minute soudée à une activité, la brutalité de certains camarades qui l'avait empêchée de dormir durant des nuits, et le reste, les chiffres qu'il fallait recopier dans une carnet, l'histoire sainte que l'on enseignait aux croyants comme aux laïcs, grammaire, calcul, l'agitation nerveuse des récréations enfin, tout cela baignait dans une même clarté tonique, exigeante et sans chaleur, comme un sel violent donné à respirer à son esprit, pour l'arracher à son foyer, au doux sommeil de la première enfance.
Un événement inoubliable se produisit durant la deuxième semaine, en septembre. On venait de parler de l'âme, mais en des termes qui lui étaient si étranges qu'elle avait commencé par se demander si elle en  possédait bien une. Puis elle avait compris que ce qu'on appelait l'âme était ce qu'elle laissait chaque matin à la porte de l'école et ne retrouvait qu'à quatre heures, comme un manteau au vestiaire. Pour atténuer la lumière trop vive qui tombait des fenêtres, l'institutrice avait abaissé les stores. Et comme les fenêtres montaient jusqu'au plafond, et que le plafond était très haut, elle s'était servi d'une perche dont la présence dans la classe lui avait jusque-là paru énigmatique, à peine teintée de frayeur.
La toile jaune des stores était constellée de taches moisies. À travers elle, les rayons du soleil prenaient une douceur magique, inattendue. Elle sentit un frisson de bonheur parcourir sa chair. C'était comme être assis un matin d'été au milieu d'une orange. Ses camarades cessaient de se confondre en une masse anonyme, elle était des leurs, ils habitaient le même monde, le même jardin qu'elle. Chacun était seul comme elle à être elle-même et ils étaient tous ensemble ici. Comment pareille beauté, pareille caresse était-elle possible ?... Il y avait la clarté qui sépare, qui accuse les contours, qui souligne les différences, la clarté des nombres et de la grammaire, des corridors et des règlements, et il y avait celle qui rassemble les êtres, chaleureuse, vivante, d'une tendresse bouleversante. Elle vécut en cet instant une expérience d'accueil profonde, comme un premier matin du monde, et de ce jour elle eut la révélation qu'elle était sur terre pour réconcilier en elle, Brighid Ceelèn, ces deux lumières.
Cette pensée germa en elle avec une patience végétale. Elle fut longtemps l'élève appliquée, sans histoire et timide, que l'on remarque à peine, et qui rumine ses fleurs futures.
Mais à onze ans, soudain, elle leva la tête, et elle commença à parler.

Les maîtres et les institutrices ne comprenaient pas toujours le sens de ses questions. « Comment se fait-il qu'il y ait en toute chose un côté gauche et un côté droit ? » Que deux mains soient à la fois identiques et contraires, quand elle y réfléchissait bien, lui paraissait tout à fait consternant. L'institutrice avait joint son rire à celui des élèves. Brighid regardait par terre, écarlate.
Sa matière préférée était alors la géométrie, dont les leçons la plongeait dans des réflexions déroutantes. Elle voulait comprendre pourquoi le théorème de Pythagore qu'on expliquait au tableau, avec des chiffres, des figures qu'on sortait de sa tête, s'appliquait aussi aux charpentes de bois qui soutenaient le toit des maisons, si on en croyait le manuel. Le maître impatienté reprit la démonstration, que Brighid avait fort bien comprise. Ce n'est pas là ce qu'elle voulait savoir. On produisait des lois dans sa tête, on créait de toutes pièces un monde abstrait, idéal, mathématique, et dans la réalité, les choses étaient pareilles en tous points à celles que l'on avait imaginées — par quel prodige ? Le maître trancha en disant qu'il en était nécessairement ainsi. Bree sortit de la classe épouvantée par cet adverbe et le détesta pour le reste de sa vie.
Elle passait des récréations entières absorbée dans ses pensées, rasant les murs, à l'écart des équipes de jeu. Il arrivait que le ballon rebondisse comiquement sur son crâne, et elle restait confondue et blessée, sous les sarcasme de ses camarades, comme la fois où elle était aux toilettes et qu'une plus grande, défonçant la porte de la cabine d'un grand coup de pied, l'avait exposée, assise et rougissant de plus belle, à toute une foule de spectatrices. Elle s'était enfuie pliée en deux, dans l'hilarité générale.
Elle voulait aimer ses camarades et en être aimé, comme tout le monde, plus que tout le monde peut-être, mais d'incompréhensibles murs se dressaient de tout côté, des guet-apens auxquels il semblait cocasse aux autres qu'elle se laisse prendre, et les professeurs, elle ne savaient pourquoi, lui reprochaient sans cesse d'être farouche, de ne pas se mêler à ses compagnons. Le directeur la fit venir à son bureau. Brighid répondit aux questions avec simplicité, fit preuve d'une gentillesse qui allait au-delà des formes et témoignait d'un respect réel pour autrui — enfin impressionna le vieil homme en lui exposant en quelques phrases, et de façon fort convaincante, que toutes les vertus pouvaient se ramener en fin de compte à l'Amour. Le directeur en conclut que la petite n'avait en aucune manière la cervelle dérangée. « C'est une enfant douée, elle se sent un peu dépassée par ses dons et c'est normal : l'âge corrigera tout ça. » Les mois s'écoulèrent, et rien ne changea, sinon les interrogations, qui l'engagèrent dans des énigmes solitaires plus profondes. Mais elle n'était plus la cible des ballons, ses camarades ne l'appelaient plus Mademoiselle Pipi. Il y avait maintenant quelque chose dans son regard, doux pourtant, dont elle bénéficiait à son ainsi, et qui tenait la méchanceté en respect.

¤¤¤
Alors qu'il était en train de réparer un toit, son père, qui était charpentier, fit une chute, et durant des semaines on craignit pour sa vie. Bree passa la nuit à consoler sa mère. Elle lui murmurait à l'oreille des « Il s'en sortira » dont elle avait elle-même peine à croire. Elle pensait aux lignes de Noël et de l'Été, et se disait qu'elles ne pouvaient pas mentir.
Brighid Ceelèn ne savait pas même écrire son nom lorsque son père lui avait appris à lire les saisons sur le plancher. Deux lignes y avait été dessinées à la craie. Il y en avait une dans le salon pour marquer l'arrivée de l'été, une autre dans la cuisine pour marquer celle du temps des Fêtes. Brighid était restée bouche bée devant la précision avec laquelle le soleil se soumettait aux prédictions de son père : le matin de Noël, c'était bien là exactement que, traversant les fenêtres, s'étaient arrêtés les rayons.
Pendant qu'elle veillait sur son père, vérifiant avec un mélange d'angoisse et d'amour si un souffle soulevait encore sa poitrine, elle songeait à ces lignes de l'Été et de Noël. Elles lui semblaient des signes de confiance, elle la liaient au destin des saisons, lesquelles se succédaient en bon ordre, comme les lois du triangles, comme la bonté du cœur de Jésus. La vie suivait son cours, chaque chose arrivait à sa date et à son heure, comme l'envie de dormir après la fatigue du jour et comme les rayons sur le plancher. Ils avaient tant de chose encore à faire ensemble, Bree était si jeune, la mort de son père eût été une trahison dans l'harmonie des saisons. Brighid Cèleen se répétait cela inlassablement. Elle approchait sa main sur la couverture, et saisissait celle de son père, comme pour partager le même secret.
Le charpentier, en fin de compte, survécut. Mais il ne pouvait plus marcher qu'avec difficulté et avait perdu l'usage d'un bras tout entier, dont la main qu'elle avait serrée en priant durant des mois. Le premier regret qu'en ressentit Bree, c'est qu'au retour de l'école son père ne la prendrait plus son genou, au-dessus de la cuvette, pour lui laver les mains. Quand elle se sentait triste, quand une injustice à l'école l'avait meurtrie, le contact de ces paumes rugueuses renouvelait elle ne savait quelle promesse, qui la réconfortait, lui redonnait confiance en la vie.
Mais Brighid ne laissa rien voir de son amertume. Chaque soir elle révisait sa leçon, rédigeait ses devoirs, puis allait s'asseoir près de son père. Celui-ci ne lui racontait plus l'histoire de sa rencontre avec Célia, quand elle n'avait encore que quatorze ans, et qu'elle l'avait suivi par amour. Il ne lui racontait plus les péripéties de la fuite, l'accord final des tuteurs de Célia, et puis la joie que ç'avait été pour elle, le jour d'anniversaire de ses dix-neuf ans, d'accoucher d'elle, qui était arrivée comme un cadeau. Toute l'enfance de Brighid avait été enluminée de ces récits. Mais son père se taisait à présent, elle ne savait pourquoi. À douze ans, elle avait déjà la mémoire encombrée de regrets, les siens et ceux des autres.
Bree attendait la journée de samedi, le cœur battant, comme on attend le matin de Noël. Ce jour-là, le charpentier enseignait à sa fille tout ce qu'il avait appris de son métier. Et Bree n'avait pas l'impression d'apprendre, mais simplement de se souvenir des gestes qu'il portait, enfouis en elle, depuis toujours. Au contact du bois, elle retrouvait un peu de cette chaleur qui lui manquait depuis que son père ne pouvait plus lui laver les mains : leurs texture, au toucher, se confondaient dans une même similitude.

Brighid avait été une enfant pieuse, et le curé, croyant flairer une vocation, encourageait la fille à venir lui rendre visite au presbytère. Il sortait ses livres d'images, parlait de la vie des saints et des sœurs. Il racontait des histoires où la Vierge apparaissait à des petites filles, où le Diable se déguisait en loup, où les crucifix avaient des vertus de baguette magique. Bree l'interrompit un jour pour lui demander s'il y avait des choses qui était impossibles à Dieu.

▬ Dieu est tout puissant, mon enfant, et rien ne Lui est impossible. Seulement, il ne peut vouloir le mal, qui répugnerait à Sa sainteté.
▬ Je veux dire, pourrait-Il faire en sorte que deux et deux ne fassent pas quatre ? Ou concevoir une vis infinie, ou un bâton sans extrémités ?
▬ Je ne vois pas bien à quoi tu veux en venir, Brighid, mais il me semble que Dieu ne peut vouloir des choses absurdes.

Brighid voulut épiloguer plus longtemps, mais ne fit que rougir. Elle acquiesça, mais quand ses yeux rencontrèrent ceux du curé, celui-ci comprit que son explication n'avait pas dissipée la perplexité de la jeune fille.

Brighid s'était trouvé du travail : elle livrait les journaux et trois soirs par semaine agissait comme messagère auprès de David. Elle touchait ainsi quelques sous pour chaque commande qu'elle rapportait au clos de bois. Son père s'était d'abord opposé à ce projet, car il tenait David pour un mauvais homme. Mais, depuis son accident, les économies fondaient, et Célia, à sa manière douce, l'amena à reconsidérer sa décision.
Lorsqu'elle n'avait rien d'autre à faire que d'attendre les ordres de David, Bree allait rejoindre les ouvriers du clos. Elle était toujours empressée à leur rendre service et à les entretenir de ses réflexions sur Dieu. Les idées pour elle n'étaient pas des feuilles mortes ; elle les sentait vivre, toutes chaudes, vibrer, comme un moineau que l'ont tien entre ses mains, au cœur palpitant et aux ailes frémissantes. Penser, pour elle, c'était être bouleversée par ce qu'on pensait. Elle parlait aux ouvriers de théologie « Les miracles sont bien la preuve que Dieu chamboule le cour des choses. S'Il est tout puissant, pourquoi n'empêche-t-Il pas les aveugles de le devenir, avant de subitement les guérir ? », de questions métaphysiques (c'est le curé qui lui avait enseigné ces mots), ne pouvant se figurer qu'on puisse être indifférent à ces choses. Les employés la laissaient réfléchir à haute voix. Certains s'arrêtaient quelques instants pour l'écouter, puis retournaient à leur travail avec un petit rire épaté : « Faut admettre qu'elle va profond !... » On lui caressait la tête en passant. On l'avait surnommée le Petit Docteur.
David prêtait aux réflexions de Bree une oreille complaisante. Ce genre de questions ne l'empêchaient pas de dormir, mais il lui plaisait de jeter la confusion dans l'esprit du Petit Docteur. Celle-ci était stupéfaite qu'on puisse penser de façon si tordue, mais comme les grandes personnes ne pouvaient vouloir le tromper, ni se tromper elles-mêmes, elle restait interdite devant les sophismes de David, et, déprimée, déçue d'elle-même, elle se prenait à douter de sa propre raison. Elle pensait : « Et s'il n'y avait jamais rien eu, si absolument rien n'avait existé ? » Pas même le temps, pas même l'espace — pas même rien ! Comme un chien qui court au bout de sa laisse, son esprit atteignait là sa limite et commençait à s'étrangler. En ces instants, l'idée du Rien était si présente en elle, si oppressante, et y faisait un tel vide, qu'elle avait l'impression de n'être plus rien à son tour, que l'univers, que le monde, que les humains, que Dieu lui-même, aspirés par un gouffre, impuissants à surmonter ce vide, ne trouvaient plus la force d'exister.
Ces nuits là, elle ne dormait pas. Elle fermait les yeux, rentrait la tête sous les draps, saisie d'un vertige la maintenant à l'écart du sommeil et du monde.
Et elle se levait fourbue, comme si elle avait passé la nuit à se battre.

Brighid cherchait autour d'elle à qui parler. Les réponses du curé, pâles et sans nécessité, elle les devinait déjà, et elles la déprimaient d'avance. Son père ne comprenait pas son langage, et sans que Bree ne sache pourquoi, certains sujets le mettaient de mauvaise humeur. Quant à David, ses propos étaient si obscurs, son attitude était si équivoque, que même les tartines de confitures qu'il lui offrait finissaient par lui laisser un arrière-goût de cendre, de maladie et de mort.

¤¤¤
Bree avait treize ans lorsqu'eut lieu l'incendie qui anéantit le clos de bois de David, un ami de sa mère. Les détails de cette affaire avaient été soigneusement cachés à la population d'une petite bourgade d'Irlande, par ordre de la Cour. On s'était contenté d'affirmer que l'incendie était l'œuvre d'un dément.
Des étrangers avaient accepté d'héberger Bree pendant quelques temps : la famille Costade, des pompes funèbres. Terrassée par une fièvre cérébrale, on l'avait enfermé dans une chambre, où défense était faite à quiconque, hormis le médecin et l'infirmière, de l'approcher. Il ne lui était pas même permis de voir sa mère.
D'ailleurs, ça lui était égal : elle n'avait plus rien à voir avec personne, n'attendait plus rien de rien. On l'eût posé debout sur une table, les bras en croix et un pied en l'air qu'elle s'y fût tenu sans une grimace durant des heures. Elle se vautrait dans l'indifférence, ne voyant rien, n'entendant rien, ne sentant rien. Elle avalait, les yeux vides, ce qu'on lui mettait dans la bouche... Ses fièvres calmées, restait à savoir ce qu'il convenait de faire d'elle. Le curé défendait l'idée qu'on rende l'enfant à sa mère ; vu l'état de celle-ci, le docteur affirmait que c'était hors de question. Un juge trancha. Et, une semaine plus tard, deux hommes en soutanes emportaient Brighid.
Le collège était isolé du reste du monde par un kilomètre de forêt. Ce n'était pas le moindre dépaysement pour une enfant qui, de sa vie, n'avait quitté le quartier où elle était née, jamais vu ni campagne ni lacs, et pour qui les bois n'étaient que décors de contes de fées. La plupart des enfants qui se trouvaient là, s'ils se fussent trouvés ailleurs, auraient pris le chemin de la prison, car il n'y avait personne sous la lune qui se souciait d'eux. La direction acceptait tous les candidats qu'on lui amenait, tant qu'il avait de la place. On y comptait des parricides, des retardés, des vagabonds, des abandonnées. C'était une institution charitable, démocratique de surcroît, en ceci qu'on y traitait tous les pensionnaires de manière égale, les mêmes châtiments s'appliquant à tous, de l'assassin à l'orphelin, de la fille au garçon.

Bree s'avéra une détenue modèle. Elle arrivait au collège brisée d'avance. Se réveiller au son de la cloche au milieu de la nuit pour secouer ses draps ne lui paraissait pas excessif, non plus que de subir les taloches derrière la tête ou l'eau glacée des douches matinales. Sa docilité était désarmante. Par contre, il fallut la faire entrer de force dans la chapelle, tout ce qui ressemblait à une église la plongeait dans la terreur : elle s'écrasait devant la porte, se protégeait le front avec les bras, son nez se mettait à saigner. On l'entreprit, et le résultat fut foudroyant : sous le regarde perplexe des supérieurs, Brighid se jeta dans la dévotion et devint l'enfant le plus pieux de la communauté.
Le collège, plus orphelinat qu'autre chose, n'ayant pas pour mandat de former les élites, on y pratiquait le culte du par cœur. En cela aussi, Bree se distinguait. Arrivée au collège la mémoire vide, elle pouvait y ranger n'importe quoi. Debout au milieu de la classe, elle débitait d'une voix monocorde les noms des capitales du monde entier, mots qui ne suscitaient en elle aucune espèce d'image, puis se rasseyait. Elle y avait gagné une vague notoriété, ainsi que l'estime affectueuse du professeur de géographie, vieil homme bossu et hirsute, qui ne sentait pas très bon et ne comprenait pas toujours quand les élèves se payaient sa tête (il lui donna un jour un album contenant quelques timbres que Brighid par nonchalance conserva toute sa vie, et que sa mère appelait, par ironie, sa « collection »). Restaient le catéchisme, les règles de grammaire à réciter et les racines carrées qu'il fallait extraire, trois fois par semaine, en fin d'après-midi. Bree faisait tout, avalait tout, sans discrimination.
Entre-temps, toutes sortes de phénomènes étranges se déroulaient dans son corps. Celui-ci était devenu une chose bizarre, toute grouillante d'une vie autonome dont elle était incapable de saisir la signification ; elle assistait à ces métamorphoses, impuissante, comme devant quelque manifestation d'origine fabuleuse. Elle avait toujours était petite, être petite était pour elle dans l'ordre des choses, au même titre qu'être une fille, et voilà qu'en moins d'un an elle avait atteint les cinq pieds onze pouces. Un changement si brusque l'obligea à s'aliter. La direction s'en inquiéta. Étendue sur son lit, Bree ressemblait à un poireau bouilli, et parfois se sentait comme tel. Elle avait, dans ses fièvres, l'impression que des transformations inouïes s'opéraient en elle, que des seins lui pousseraient qu'elle deviendrait femme. S'il était possible de ne plus être petite, il devait être tout aussi possible de ne plus être fille, de ne plus être humain peut-être, de se faire mouche ou araignée. Le professeur de géographie passa des nuits entières à son chevet. Au mois de septembre, Bree put enfin se lever. Elle comprit qu'il ne lui était rien arrivé d'autre que de grandir, et elle ne fut pas sans en éprouver de la déception. « Dans quelques mois, elle sera plus costaude », déclara la direction, soulagée. Le printemps venu, elle était toujours aussi maigre.

Des trois années qu'elle passa au collège, Bree ne se mêla d'aucune façon aux jeux de ses camarades. Elle passait ses loisirs à se promener seule. Elle ramassait des bouts de bois, trois ou quatre clous, elle disparaissait pendant quelques heures avec un canif, et le lendemain, près des enclos, abandonnées, on découvrait des ébauches surprenantes. La direction décida de profiter de ses dons, qui étaient à tout coup ceux de son père. Il y avait toujours un toit, une fenêtre, une table à réparer. Brighid ne disait jamais non. Cette situation suscitait bien sûr des jalousies. Son allure était si troublante, pourtant, que les pensionnaires s'abstenaient de lui faire des misères, filles comme garçons. Le dos voûté, les bras serrés le long du corps, elle évoquait par sa démarche un grand oiseau de proie, farouche et blessé, qu'une malédiction empêchait de regagner son élément. La nuit, quand elle revenait de la chapelle, certains remontaient la couverture sur leurs tête en la voyant passer.
Aussi ne serait-il pas venu à l'idée de ses camarades de s'en faire un ami. On se chamaillait au réfectoire pour n'être pas assis à ses côtés. Quant au professeur de géographie, Brighid ne lui exprima jamais la moindre gratitude. On chuchotait dans les couloirs qu'il se cachait le dimanche derrière un pilier et, pleurant, regardait Bree prier.
À seize ans, un Vendredi saint, elle fut convoquée chez le directeur. Bree s'y rendit, grelottant d'une peur animale. Contre toute attente, le directeur se montra plein d'égards. Il exposa de grands principes, parla du Christ, expliqua à Bree que le collège n'avait agi que pour son bien, tout cela sur un ton pénétré, et Brighid acquiesçait, étonnée. Le directeur rassuré dit : « Bon », et sortit de son bureau.
Le professeur de géographie aussi se trouvait dans la pièce, assis en retrait près de la fenêtre. L'œil humide, avec une maladresse d'ours tendre et implorant, il adressait à la fille un sourire d'adoration qui montrait ses grosses dents. Bree le considérait avec indifférence.
Le directeur revint et présenta à la pensionnaire une valise sur laquelle il y avait un nom. C'est ainsi que Brighid apprit qu'elle ne s'appelait plus Ceelèn, mais bien Davan. « Sa mère s'est remariée, lui dit le directeur, tu vas retourner vivre avec elle. » Bree, sous le choc, ne vit pas la main qu'il lui tendait. Le directeur n'insista pas. À travers la vitre de son bureau, il lui indiqua une voiture qui attendait dehors.
Le ciel était si bleu et la neige si éclatante que c'était douloureux pour les yeux que de fixer le soleil. Les élèves étaient grimpés aux fenêtres de l'établissement pour la regarder passer, et leurs visages sans chaleur, empreints d'une dureté morne qui avaient toujours l'air sur le point de crier, et qui pourtant, elle le savait, ne criaient jamais ; leurs visages n'exprimaient qu'une tristesse pétrifiée, comme les loups d'une meute observent avec froideur le cadavre d'un des leurs. Il n'y eut pas un seul salut, ni une seule grimace. La transparence d'une vitre dressait entre eux et elle une épaisseur infinie. Il lui avait suffi de franchir une porte pour ne plus faire partie de leur univers.
Brighid s'immobilisa à quelques pas de la voiture.
Une femme était assise sur le siège. Elle portait un chapeau attifé d'une branche de houx. C'était sa mère. Elle ne la reconnut pas. Par contre, elle reconnut l'homme qui se tenait auprès d'elle. Elle demanda à Bree, la voix chevrotante :

▬ Vous apportez la valise de mon fils ?

Brighid déposa son bagage dans le coffre ouvert de la voiture et ouvrit une porte pour monter s'asseoir près d'elle.

▬ Votre fils, madame ?... fit-elle.

L'homme, nommé David, ricana et démarra la voiture.

Ce ne fut pas gai, les premiers jours, Célia n'arrêtait pas de pleurer. Elle avait souvenir d'un petit bonhomme aux yeux clairs, aux cheveux blonds, au rire rafraîchissant comme un bouquet de marguerites, au sexe indéfini, aussi garçon que fille, et on lui rendait cette géante éteinte, déjà menacée d'extinction, qui se terrait dans un coin de la cuisine, coupable d'être, famélique et hagarde. Célia se plantait devant Brighid, lui relevait le menton, la scrutait avec une méticulosité sarcastique, puis elle reculait, elle agitait des mains de moribond horrifié : « Ce n'est pas lui ! Ce n'est pas mon fils ! » criait-elle. Elle se jetait avec fureur dans la boisson. Se tripotant la narine, David riait doucement en disant qu'elle était folle.
Célia finit par se faire à la présence de cet individu, et avec le temps elle accepta de l'appeler par le nom de son enfant. Elle n'était même plus sûre d'avoir jamais eu une enfant du nom de Brighid. Elle faisait à ce propos des récits bien bizarres, qu'elle débitait d'une voix blanches, en regardant devant elle. Ces récits amusaient beaucoup son époux. Il faisait mine d'être occupé, parce qu'elle s'interrompait si elle se rendait compte qu'il l'écoutait. C'est à elle-même, semble-t-il, qu'elle s'adressait. Peut-être aussi à Bree.
Pour le reste, elle ne paraissait s'intéresser à cette dernière que pour lui donner des ordres. Elle s'était remise à faire du ménage chez les riches du quartier, et souvent elle l'obligeait à l'accompagner. Voir Brighid inactive l'agaçait, et quand elle ne savait plus quoi lui faire faire, David prenait la relève. Jamais Bree ne rouspétait, même quand les commandements se contredisaient, ce qui arrivait souvent. C'était comme si Célia et David jouaient une partie d'échecs. Bree ne savait plus où donner de la tête. La nuit, dans ses rêves, elle en venait à confondre leurs voix.
Célia avait des accès de colère inexplicables, qui faisaient déguerpir David. Elle n'en manifestait pas moins, la plupart du temps, un tempérament docile. Elle préparait et servait les repas, reprisait leurs chaussettes, leurs vêtements étaient toujours d'une propreté impeccable, et sous ses traits ravagés par l'alcool et les drogues survivait la douceur silencieuse de la jeune fille aimante qu'elle avait été et qu'on avait saccagée. Elle pouvait par contre passer de longues journées à marcher d'une chambre à l'autre, muette, perdue dans ses rêveries. Même les après-midi d'intense activité, elle interrompait parfois son époussetage, sans raison apparente, pour considérer d'un air plein de regret et de tendresse étonnée le bibelot qu'elle tenait à la main. Brighid osait à peine s'approcher. « Maman... » disait-elle. L'interpellée se raidissait, dégoûtée, reposait le bibelot et lui ordonnait sèchement d'aller balayer le perron.

▬ Je viens juste de le balayer.
▬ Et bien, va le balayer encore.

À d'autres moments, elle semblait se rendre compte subitement de l'existence de Brighid. Elle la contemplait avec stupeur, comme si elle était témoin d'une apparition. Elle allait vers elle, reniflait son cou, ses cheveux courts, prenait du recule pour mieux l'examiner. Elle se rasseyait, buvait une gorgée de caribou, sans la quitter des yeux. Bree, penchée sur les pommes de terre qu'elle épluchait, n'avait pas le courage de la regarder. Elle la surveillait du coin de l'œil, voyait sa main s'avancer et lui caresser la nuque. Elle entendait sa voix, douloureuse et ahurie, qui chuchotait : « Mais qu'est-ce qu'ils ont fait de toi, mon pauvre petit ? » Bree hasardait vers la sienne une main hésitante, sur le point de lui révéler qu'elle était l'unique responsable. Elle la rabrouait aussitôt. Une fois même, elle la gifla.

Les mois se succédèrent, puis les années. Les mêmes gestes répétés, les habitudes rituelles, installaient chaque du jour, chaque jour de la semaine, dans un recommencement toujours plus définitif. Brighid se laissait basculer d'un jour à l'autre, et elle-même poussait d'heure en heure sa vie, sans risquer l'œil au-delà. Chaque hier tombait dans le même néant où aujourd'hui s'engouffrerait demain. Le lombric traverse un banc de sable blanc en avalant la terre par un orifice et en l'évacuant par l'autre : ainsi Brighid traversait le temps. Elle ne retenait rien des jours, elle vidait sa mémoire à mesure. Elle vivait sous la dictée d'une voix unique, qui proférait ses ordres tantôt par la bouche de David, tantôt par la bouche de sa mère : elle ne faisait pas de différence, il n'y avait pas de différence à faire. L'obéissance était un état de grâce perpétuel, parce qu'elle la tenait en laisse à l'extérieur d'elle-même. Toute autre vie, elle le savait, aurait été pour elle un enfer. Elle se précipitait avec avidité au-devant des désirs de ses parents.
Une nuit, Célia la réveilla, s'étendit à ses côtés, la bouche collée à son oreille, et, d'une voix basse et haletante, pour ne pas être entendue de David, elle raconta à Brighid qu'elle était enceinte d'une petite fille qui n'existerait jamais. Ce qu'elle avait mis du temps à comprendre, c'est que cette petite fille-là était aussi un petit garçon, et comme on ne peut être à la fois une petite fille et un petit garçon, la petite fille n'arrivait pas à exister sur terre, ce qui n'était certes pas une raison de n'exister nulle part. L'âme de la petite fille s'était échappée des limbes. Elle pénétrait au travers des choses, elle commençait à vivre à travers un bibelot, elle se cachait dans l'armoire cadenassée, elle se faufilait parfois jusque dans les entrailles de Célia, et Célia disait que sa petite fille, qui était aussi un petit garçon, s'appelait Brighid, et que, morte et vivante à la fois, elle était sa propre grand-mère, parce qu'elle était enceinte du Christ. Célia avait crispé ses deux mains autour de son cou et s'était éloignée subitement pour vomir entre leurs deux corps un mélange foncé de rouge et de marron.
Brighid s'enfuit de la maison avec l'argent du ménage, prit la première cuite de sa vie, erra dans les rues en se sentant traqué, et ne rentra que quarante-huit heures plus tard quand elle ne fut plus capable de s'endurer. Sitôt qu'elle mit les pieds dans la cuisine, la mine égarée, les vêtements couverts de boue, Célia bondit de sa chaise et lui sauta au cou en pleurant. David aussi pleurait en bécotant ce que Bree avait ramené d'argent. Bree avait sur son chemin ramassé une batte qu'elle tendit à sa mère. Elle lui infligea une telle raclée qu'elle dut passer deux semaines en lit.
Depuis l'incendie, le clos n'avait été reconstruit qu'à demi et misérablement. Brighid, qui n'entendait rien au commerce, donnait pour ainsi dire le bois, et, l'affaire périclitant, David se vit dans l'obligatoire de vendre la maison maintenant inhabitée qu'il possédait. Au bout du compte, il fallut fermer boutique. C'est alors que, par l'intercession du curé, Bree fut engagée à la banque du village. C'était un poste aux appointements modestes, mais, avec les menus travaux de sa mère, cela leur permettait de survivre. Brighid avait alors dix-sept ans.
Célia n'admit jamais que Brighid était sa véritable fille, fût-ce sur son lit de souffrance, car le marathon de l'agonie, propice aux repentir, lui fut épargné. Elle mourut sans commentaire, juste un soupir dans son sommeil, pas même de quoi éteindre une allumette.

Le mois suivant, Brighid quitta sa bourgade où tout rappelait le siècle dernier, jusqu'à la mentalité des habitants. Avec son maigre héritage et la totalité de ses économies, elle s'installa à Edimbourg où elle entreprit et termina ses études supérieurs sans encombre. La mi-vingtaine, sans le sous, un doctorat en mathématiques en poche et aucune idée de ce que le futur lui réservait, Brie décrocha un emploi dans une bibliothèque municipale en périphérie de la capitale. Assise derrière son comptoir, jonglant entre l'ennui et le manque de sommeil que lui apportait son cerveau débordant de formules mathématiques, elle entreprit la rédaction de plusieurs brouillons secrets et barbouillés dans lesquels les chiffres et les variables, en amis loyaux, lui permettaient d'effleurer les contours d'un univers aux proportions infinies.
Son esprit, toujours plus avide de connaissance, engloutissait et digérait un nombre incalculable de volumes théoriques par semaine. À défaut d'avoir beaucoup de travail dans cette bibliothèque trop tranquilles, elle s'en créerait elle-même. Tout ce qui pouvait sustenter le vide sourd de son cœur, conséquence d'un athéisme imposé de force, se trouvait assimilé. Des sciences appliqués, à la géométrie, en passant par la cartographie : chaque livre susceptible de lui apporter un peu de réconfort venait s'ajouter sur le chariot « à replacer » en fin de journée.
Lorsqu'elle se sentit finalement prête à affronter la critique et suffisamment confiante, elle contacta son ancien professeur de thèse et lui fit parvenir un journal complet d'idées et de concepts tous plus abstraits les uns des autres. Elle réussit à publier un premier essai, bancal, vulgaire, dans un magazine sur l'actualité des recherches scientifiques et mathématiques.

Un chose en amenant une autre, elle décrocha un poste de professeur en mathématiques à la même université où elle avait fait ses études. Elle y resta cinq ans.
Par la suite, gonflée d'un orgueil qu'elle ne s'était jamais connu auparavant, elle se risqua à postuler dans différentes écoles, toutes plus éloignées et guindées les unes des autres. En France, en Angleterre, aux États-Unis, en Chine et au Japon. Une de ses demandes fit écho et elle claqua, une nouvelle fois, tout derrière elle pour s'envoler et conquérir le sol asiatique. Armée d'un accent anglais très écossais, d'une petite trentaine d'années déjà et d'une franche désillusion, elle rejoint le corps professoral de Taiyou Gakuen pour sa première année.
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MessageSujet: Re: "Bree bree", c'est le cri d'un porc qu'on égorge.   Lun 28 Oct - 10:06

BOOON ! POUR PAS QUE TU ME ksjqlmkjflq JE ME RÉSERVE LA LECTURE DE CETTE FICHE, GARES À CELUI QUI VIENDRA LA VALIDER SANS MON CONSENTEMENT >_>

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MessageSujet: Re: "Bree bree", c'est le cri d'un porc qu'on égorge.   Lun 28 Oct - 11:02



TU ES VALIDÉ
Félicitation ! Après tous les efforts fournis pour écrire ta fiche, tu es enfiiin validé ! Maintenant, tu peux rp, flooder et faire touuut ce que tu veux ! Mais n'oublie pas de faire recenser ton avatar, faire ta fiche de relation, faire une demande de classe et une demande de chambre. Si tu veux, tu peux aussi créer un club, demander un gage ou demander un job à mi-temps (pas pour le personnel).

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"Bree bree", c'est le cri d'un porc qu'on égorge.

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